Il existe des choses que l’on n’apprend pas vraiment. Elles ne s’expliquent pas. Elles se reçoivent.
Elles passent par les gestes, les silences, les habitudes. Par ce que l’on voit faire, année après année. Par ce que l’on répète sans même y penser.
C’est une transmission discrète, presque invisible. Et pourtant, elle structure tout.
Les présences fondatrices
Quand je pense à la transmission, je ne pense pas à des discours. Je pense à des visages.
Je pense à mon arrière‑grand‑mère, sicilienne, dont le parcours m’échappe encore en partie, passée par Tunis avant que la vie n’emmène mon grand‑père, marin, jusqu’à Saint‑Tropez. Je pense surtout à mes grands‑parents tropéziens.
Ils ont été des présences immenses dans mon enfance. Des repères. Des piliers.
Ma grand‑mère, d’abord. Elle m’a transmis quelque chose de fondamental sans jamais le formuler : le droit au plaisir. Le plaisir de vivre, de manger, de recevoir, de profiter. Chez elle, le plaisir n’était ni futile ni coupable. Il faisait partie de la vie. Il avait de la tenue. De la classe.
Elle aimait la table, les beaux lieux, l’esthétique. Elle savait profiter de chaque moment, de chaque personne. Avec elle, j’ai mangé du caviar pour la première fois. Avec elle, j’ai bu une gorgée de champagne le soir du 31 décembre. Avec elle, j’ai appris que la joie pouvait être simple et assumée.
Le travail comme évidence
À côté de cela, il y avait le travail. Toujours.
Mon grand‑père travaillait beaucoup. La nuit. Le jour. Je me souviens de son retour au petit matin. Du bruit de ses pas. De son sifflement dans la maison. De l’odeur de son eau de Cologne.
Je me souviens de sa routine : la douche, le journal, le bar "le Gorille", le pain sous le bras. Ces gestes répétés, presque anodins, m’ont appris quelque chose d’essentiel : le travail fait partie de la vie, sans plainte et sans mise en scène.
Ma tante et mon oncle, eux aussi, travaillaient sans relâche. Des commerces. Des horaires. Une exigence constante.
Et pourtant, on profitait. Beaucoup.
Parce que j’ai compris très tôt que le plaisir se mérite, et que le mérite donne droit au plaisir. Sans culpabilité. Sans excès.
Les rituels ordinaires
La transmission se faisait dans les détails.
Les commissions chez Prisunic. Le petit chemin pour y aller. Le pont métallique qui me faisait peur. Les restaurants : Chartier à Paris, le Byblos, le Club 55. Les trajets en voiture avec Julio Iglesias et les Gypsy Kings à plein volume.
Rien de spectaculaire. Mais tout était fondateur.
Ces lieux, ces gestes, ces habitudes ont créé en moi un sentiment de continuité. Une façon d’habiter le monde.
Aujourd’hui encore, j’emmène mes enfants chez Chartier. Ils y emmènent à leur tour ceux qu’ils aiment. La chaîne continue.
La récompense juste
Dans ma famille, tout travail méritait salaire. Pas au sens marchand. Au sens symbolique.
Apprendre avait de la valeur. Faire des efforts aussi.
Je me souviens de ces jeux pour apprendre l’anglais. Un mot trouvé, une récompense. Je me souviens encore du mot swimming pool, qui nous avait valu un billet de 500 francs.
On apprenait que l’effort était reconnu. Que la récompense n’était pas honteuse.
Cette logique m’a accompagnée toute ma vie. Je la transmets aujourd’hui à mes enfants, naturellement.
La transmission familiale
La transmission n’apparaît pas uniquement lors des fêtes, des cérémonies ou des grandes dates symboliques. Elle ne se manifeste pas à un moment précis.
Elle est là tout le temps.
Dans la manière de vivre le quotidien, de travailler, de recevoir, de regarder les autres. Dans une façon d’être au monde que l’on adopte sans même s’en rendre compte.
Bien sûr, certaines traditions réveillent plus vivement les racines. La Bravade, les messes, les rassemblements, les lieux chargés d’histoire. Mais ce ne sont que des révélateurs.
L’essentiel est déjà là.
Il est dans la continuité. Dans ce que l’on reproduit sans l’avoir décidé. Dans ce que l’on transmet sans le dire.
Lorsque ma grand-mère est partie, j’ai pris la parole. Sans y avoir réfléchi. J’ai parlé au nom de tous ses petits-enfants. J’ai accompagné.
Avec le recul, je comprends que cette place m’avait été transmise bien avant.
Avec le temps, cette transmission est devenue consciente.
À mon tour, j’ai transmis à mes enfants ce que j’avais reçu : la présence, l’écoute, la liberté intérieure. La certitude que leur valeur ne dépendrait jamais d’un système de notes, de performances ou de cases à cocher. Que chacun avance à son rythme. Que l’intelligence et la sensibilité prennent des chemins multiples.
J’ai aussi transmis une chose essentielle : le droit de ne pas être parfait pour être aimé.
Et j’ai fait un choix clair. Celui d’interrompre une autre transmission.
La culpabilité. L’idée qu’il faudrait mériter l’amour.
L’amour n’est pas une récompense. Il est un lien.
Ce que je transmets à travers mon regard de photographe
Ces valeurs ne s’arrêtent pas à la sphère familiale. Elles traversent tout ce que je fais.
Elles traversent mon regard. Ma façon de photographier. Ma manière d’accompagner les gens.
Que ce soit lors d’une séance famille, d’une séance grossesse ou au cœur d’un mariage, je ne me contente pas de prendre des images.
J’utilise une approche qui mêle photographie et psychologie. Une façon d’être présente. De guider. D’ouvrir un espace.
Mon intention n’est pas de fabriquer une belle image.
Elle est d’amener les personnes que je photographie à prendre conscience de la valeur du moment qu’elles sont en train de vivre.
Ce qui m’importe n’est pas le décor. Ni la tenue. Ni la coiffure. Ni même la lumière, aussi belle soit-elle.
Ce qui prévaut, toujours, ce sont les liens. Les regards. Les gestes. Ce qui circule entre eux.
Je replace l’essentiel là où il doit être :
sur ce qu’ils ressentent. Sur ce qu’ils partagent. Sur l’amour qui les relie.
À travers cette manière de photographier, je deviens à mon tour passeuse.
Je transmets l’importance d’un moment vécu. D’un souvenir émotionnel. D’une image qui ne documente pas seulement un instant, mais qui garde une trace de ce qui a été ressenti.
Ces images qui traversent le temps. Celles que l’on accroche aux murs. Celles que l’on garde dans des albums. Celles que l’on transmet.
Ce que j’offre n’est donc pas une simple séance photo.
C’est une expérience.
Un temps suspendu. Un espace où l’on se reconnecte à l’essentiel.
Aujourd’hui, mes grands-parents ne sont plus là. Et pourtant, ils sont partout.
Dans les photos accrochées aux murs. Dans les albums. Dans les odeurs. Dans les gestes. Dans ma manière de travailler et d’aimer.
Ils m’ont transmis un socle.
Ce qui se transmet sans bruit ne disparaît jamais. Cela continue de vivre. Silencieusement. Profondément.

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Raquel Rodriguez (dimanche, 01 mars 2026 21:19)
♥️