La mort n’a jamais été, pour moi, un sujet à part. Elle n’a jamais été mise de côté, ni recouverte de silence.
Très tôt, elle s’est invitée dans ma vie comme une présence discrète mais constante. Pour rappeler une chose essentielle: le temps est précieux.
Mon logo en dit déjà beaucoup. Un crâne, inspiré de la culture mexicaine, posé dans une forme triangulaire. Un symbole que certains trouvent audacieux, parfois dérangeant. Pour moi, il est profondément vivant.
Dans la tradition mexicaine, la mort n’est pas une fin tragique. Elle fait partie du cycle, et rappelle que la vie mérite d’être vécue pleinement, intensément.
Mon slogan le dit simplement : «Vivez l’instant présent, je le rends éternel.»
Tout est là.
Quand l’absence devient réelle
La mort devient concrète le jour où elle ne concerne plus les autres.
Ce jour où elle s’invite dans ton cercle, ta famille, ton histoire.
Avant, elle reste une idée lointaine. Après, elle a un visage, une voix qui s’efface, une place qui ne se remplit plus.
J’ai perdu mon arrière‑grand‑mère paternelle très jeune, et j’ai peu de souvenirs d’elle.
Mais il y a cette photo où je suis avec elle.
Une image ancienne, précieuse.
Et des albums de famille, feuilletés des dizaines de fois, dans lesquels je vais chercher ce que je n’ai pas connu: des visages, une filiation.
Déjà là, sans le savoir, je comprenais quelque chose: quand la mémoire flanche, l’image prend le relais.
Puis il y a eu mon parrain. Parti brutalement, du jour au lendemain, dans un accident.
Là, ce n’était plus la fin des anciens, celle que l’on sait inévitable.
C’était une rupture sèche, injuste, et la première fois que je faisais l’expérience d’un départ qui ne prévient pas.
David, ou la mémoire vivante
Et puis un jour, un coup de fil. Inattendu.
David était l’un de mes premiers amours. Nous avions voyagé ensemble pendant quatre mois autour du monde. J’avais un peu plus de vingt ans. Rien, absolument rien, ne laissait penser qu’il nous quitterait si tôt.
Lors de ce voyage, nous avons atterri au Mexique le 31 octobre 1996.
Mexico d’abord, puis Oaxaca, où je suis arrivée dès le lendemain, en plein cœur d’El Día de los Muertos.
C’est là que j’ai découvert, sans le savoir encore, quelque chose qui allait profondément m’habiter: la fête des morts.
Je n’en connaissais rien. À l’époque, cette culture n’avait pas traversé les frontières comme aujourd’hui.
Là-bas, la mort n’était pas cachée.
Elle était honorée, respectée, mais surtout célébrée avec joie.
Des couleurs, des fleurs, des autels, des rires, une présence.
Ce n’était pas glauque. C’était vivant.
Bien des années plus tard, lorsque le film d'animation "Coco" est sorti, j’ai eu le bonheur de le voir avec mes enfants.
J’y ai reconnu, presque trait pour trait, ce que j’avais vécu là-bas, vingt ans plus tôt.
Cette même douceur, cette façon de dire que les morts ne disparaissent pas tant qu’on continue à les aimer.
Lui aussi est parti brutalement, à la suite d’un accident de plongée.
Cette fois, j’avais les photos. Toutes les photos de notre voyage. Et bien d’autres encore, de nos vies entremêlées.
Quand je les regarde aujourd’hui, au delà de la tristesse, je ressens quelque chose de profondément apaisé.
Je sais que nous avons vécu et profité. Que ces moments ont existé.
Ces images le maintiennent vivant en moi.
Elles me rappellent que le lien a été plein.
Et cela, rien ni personne ne pourra jamais me l’enlever.
Alexandre, la traversée
Alex est parti en 2016. Il avait 37 ans.
Un ami d’enfance. Un amour de jeunesse.
Quelqu’un avec qui j’avais grandi, évolué, partagé des morceaux de vie.
Nous étions restés en lien, toujours.
Sa disparition n’a pas été une perte ordinaire. C’était une tragédie.
Ses parents sont devenus ma famille. Ils me considèrent comme leur fille. Je suis, aujourd’hui encore, un fil vivant entre eux et la mémoire de leur fils.
Alexandre repose au cimetière marin de Saint‑Tropez. J’y vais souvent. J’y croise presque toujours son papa.
Quelques mois après son départ, j’ai proposé une séance photo.
Un temps partagé aux abords du cimetière marin, face à la mer.
Ce n’était pas pour effacer la douleur. Ni pour faire comme si tout allait bien.
Mais pour créer quelque chose de vivant, malgré l’absence.
Cette année, cela fera dix ans qu’Alex nous a quittés.
Avec le recul, je sais que cette séance a été une étape, une transition.
Ce jour‑là, j’ai compris que les images ne servent pas seulement à se souvenir. Elles servent aussi à continuer.
Photographier en conscience du temps
Sur chaque événement, chaque mariage, chaque séance de famille,
j’insiste pour photographier les anciens, toujours.
Parce que là, oui, c’est dans l’ordre des choses.
Parce que je sais ce que ces images vont devenir.
Je l’ai vu.
Je l’ai vécu.
Des mariés m’ont écrit après la disparition d’un grand-père, d’une grand-mère.
On m’a envoyé des photos de mes images agrandies, installées au cœur d’un salon.
Un grand-père enlacé avec sa petite-fille, sans qu’elle sache que j’étais là, derrière, à cet instant précis.
Ces images deviennent des trésors.
Pour les enfants, les petits-enfants.
Et pour ceux qui viendront après.
Je le sais intimement.
Et aujourd’hui, j’en ai la confirmation.
Ce qui reste
Avec le temps, on oublie.
C’est inévitable.
On oublie une voix, un éclat de rire, une façon de regarder.
Un détail infime, mais essentiel.
Alors on garde par amour.
On garde des images, des vidéos, des traces de ce qui a existé.
Pour pouvoir revenir, quand le manque se fait trop fort.
Parce qu’aimer ne s’arrête pas avec l’absence.
Parfois, regarder suffit à tenir debout.
Ce que le deuil a changé en moi
Le deuil ne m’a pas appris à craindre la mort. Il m’a appris à respecter la vie.
À ne pas remettre à plus tard ce qui compte. À aimer sans attendre, vivre sans tricher.
Si je photographie, ce n’est pas seulement pour aujourd’hui. Je photographie pour après.
Pour le moment où l’image devient refuge.
Pour ce moment où ce qui semblait anodin devient précieux.
Certaines images ne sont pas faites pour être regardées tout de suite.
Elles attendent, se déposent, et prennent leur sens avec le temps.
Regarder après, c’est honorer la vie telle qu’elle a été vécue.
La mort n’est pas restée une idée, chez moi.
Je l’ai aussi inscrite sur mon corps.
Pour me rappeler, chaque jour, que la vie est précieuse, et qu’elle mérite d’être vécue sans détour.

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Nadège (samedi, 02 mai 2026 09:28)
Très beau texte, et tant que l'esprit des morts vit dans le coeur des vivants, ils sont toujours avec nous d'une autre manière ��
Raquel Rodriguez (samedi, 02 mai 2026 18:50)
Très beau texte ��️⭐️
La mort ne nous efface pas elle nous transforme en souvenirs éternels ,en souffle invisible qui nous accompagne.